Club Foveon #9 – Jeff Hargrove

29. avril 2016 Club Foveon 1
Club Foveon #9 – Jeff Hargrove

Nous avons rencontré le photographe Jeff Hargrove à l’occasion de la la sortie de l’ouvrage Paris Coffee Revolution. Un beau livre réalisé à quatre mains avec son amie Anna Brones, qui s’est occupée des textes. Jeff utilise un dp3 Quattro qui lui permet d’obtenir une qualité d’image proche du Moyen Format, sans l’encombrement et la logistique nécessaire à déployer un tel matériel sur le terrain. Il a bien voulu répondre à nos questions.

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Bonjour Jeff. Commençons par la traditionnelle présentation à nos lecteurs. Nous savons déjà que vous êtes passionné de café, mais dites nous en plus sur vous !
Je suis également passionné de design et de photographie, particulièrement à la chambre. C’est quelque chose qui correspond à ma personnalité : précis, posé et réfléchi. La photographie à la chambre nous oblige à ralentir et à approfondir avant de déclencher. Cela prends du temps, et je suis convaincu que c’est une condition nécessaire pour faire un travail de qualité. Pour le portrait, c’est essentiel. Selon moi, un portrait doit aller au delà de la simple apparence et en dire plus sur son sujet, il doit creuser et laisser apparaître son être profond. Le célèbre photographe français Edouard Boubat a publié un ouvrage intitulé Mirroirs, dans lequel il présente des portraits d’auteurs, qu’il leur demande ensuite de commenter. Cette citation de Boileau-Narcejac résume bien ma vision d’un bon portrait, et d’une bonne photographie en général :

Le photographe ne veut pas de ce moi qu’on préfère. Il veut ce qui, en moi, est le plus étranger, ce que je suis sans le savoir, et qui me révélera à tous mais surtout à moi-même.
Boileau-Narcejac. Mirroirs d’Edouard Boubat

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Vous êtes Photographe professionnel et avez donc du utiliser beaucoup de matériel, et du beau matériel, avant de faire le choix du dp Quattro. Comment avez-vous découvert ces boîtiers et quelles caractéristiques vous ont fait basculer ?

Un bon ami à moi et confrère photographe, Jean-Philippe Carré-Mattei, également photographe à la chambre, m’a présenté le dp2 Quattro juste avant sa sortie. Les caractéristiques : haute définition, piqué ahurissant, compacité, sans oublier son design totalement atypique et superbe, m’ont interpellé de suite. Les samples officiels, au delà du piqué m’ont impressionné parce qu’ils ne possédaient pas ce coté “numérique” comme les autres marques de boîtiers, notamment dans les flous. Pour moi, ce caractère numérique est une des raisons qui m’ont tenu éloigné du numérique pour mes travaux personnels. Quand j’ai reçu mon dp2 quelques jours après sa sortie en France, je l’ai testé dans différentes conditions de lumière naturelle et en studio en le comparant à l’équipement reflex que je possède. Les résultats m’ont complètement bluffé et j’ai attendu avec impatience la sortie des dp3 et dp1. Je n’ai jamais fait marche arrière depuis.

Votre ouvrage Paris Coffee Revolution, écrit à quatre mains avec l’auteur Anna Brones est tout récemment sorti aux éditions les nouveaux artisans. Toutes les photos de cet ouvrage ont-elles été réalisées avec votre dp3 Quattro ?

J’ai commencé ce livre peu après la sortie du dp2. Je ne pouvais pas attendre la sortie du dp3 pour réaliser les portraits et j’ai donc du réaliser les portraits à la chambre 4×5. Toutes les autres images ont été faites au dp1, dp2 ou dp3. Mon prochain livre sera intégralement shooté avec les dp Quattro.

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Le travail sur le flou est prépondérant dans ce travail. On prétend souvent que le velouté est un des avantages du plein format et a fortiori du moyen-format. On se rend compte que le capteur APS-C du dp3 Quattro s’en sort très bien. Est-ce que cette caractéristique faisait partie de votre “cahier des charges” ?

Comme mentionné précédemment, les Quattro excellent sur ce point et se comportent beaucoup comme l’argentique au niveau des flous. Le piqué est très important pour moi mais j’apprécie également une mise au point très limitée et j’aime associer des images nettes de bout en bout avec d’autres où le flou prédomine. Je n’ai jamais utilisé de boîtier numérique qui pouvait délivrer des flous aussi beaux et argentiques que le Quattro. Pour ce livre sur la nouvelle scène du café à Paris, je voulais créer des images qui évoquait un ressenti temporel et permettait de se trouver propulsé dans le lieu. Et le Quattro s’en est sorti à merveille.

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La distorsion se doit également d’être très maîtrisée quand on découvre ces images de casiers et de niches permettant d’exposer ustensiles et autres tasses photographiées de manière très frontale.

Il n’y aucun travail de retouche sur cet aspect, ce qui en dit long sur le niveau du (dp3) Quattro à ce sujet !

Les fichiers très définis du Quattro sont difficilement compatibles avec le flou de bougé… pas trop dur de photographier dans ces conditions après quelques cafés ? 😉

Je ne dirais pas qu’ils sont sensibles au flou de bougé, mais plus que la haute définition et son piqué caractéristique ne pardonnent aucune approximation sur la mise au point. Parfois, le flou de bougé ne me dérangeait pas car c’est ce que je recherchais dans mes images (les effets de la caféine !). Cependant, venant de la chambre, j’aime étudier la scène, prendre mon temps pour faire la mise au point, et parfois attendre qu’un personnage ou une lumière soit exactement comme je le souhaite dans le cadre. J’ai donc utilisé le Quattro sur pied pour cadrer ma scène et attendre que tous les éléments se mettent en place. Beaucoup des lieux photographiés ici n’étaient pas très bien éclairés et le pied était du fait indispensable pour obtenir une image piquée. Malgré tout, quand ce n’était pas possible par manque d’espace, il pouvait m’arriver de monter à 1600 iso… ce qui ne s’est pas ressenti sur l’impression.

On reproche parfois l’absence de viseur aux dp Quattro. J’imagine que pour ce travail sur pied ça ne vous a pas posé de problème mais comment percevez-vous cette absence quand vous travaillez à main levée ?

Et bien moi je suis plutôt content que SIGMA n’ai pas intégré de viseur optique comme les autres fabricants. SIGMA a voulu faire quelque chose de différent, quelque chose de compact, et intégrer un viseur aurait complètement brisé cela selon moi. SIGMA a tout de même pensé aux utilisateurs souhaitant viser à l’oeil et propose un accessoire qui se glisse sur le viseur LCD et permet de faire loupe sur son écran. Très pratique pour la composition. J’ai acheté un rail pour chacun de mes boîtiers et je peux donc adapter cet accessoire rapidement sur l’un ou l’autre de mes dp. En plus, les dp ont l’air tellement cool avec ce viseur ! (ndr : SIGMA propose également le viseur optiqu VF-41 e à monter sur la griffe flash)

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Viseur optique VF-41 : Credits Hideya HAMANO

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Le photographe moderne, avec l’émergence des nouveaux dispositifs de lecture comme l’iPad et son écran très flatteur, a tendance à oublier que l’impression est la finalité d’une photo. Vous qui aviez cet objectif en tête en amont de votre projet, comment se comportent les fichiers du Foveon pour l’impression ?

Superbement. Le plus étonnant c’est la marge que vous avez en travaillant sur des fichiers issus du Foveon. SIGMA Photo Pro permet d’exporter une image au double de sa taille originale sans perdre de définition. Ca permet d’envisager des double pages sans trop se poser de question. Un client à moi voulait afficher une image de son métier à tisser, que j’avais faite au dp2 Quattro, sur son stand durant le London Design Festival. Le tirage mesurait 200cm x 240cm et le fichier s’en est sorti superbement. Les visiteurs pensaient que la machine elle-même était sur le stand !

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La qualité de l’impression et son rendu mat font honneur aux fichiers du Foveon, reconnu pour atteindre une précision rare dans les fibres textiles, les peaux et cheveux. Les tables ici usées par le temps, les tabliers de nos hôtes prennent quasiment vie ici. Peux-tu nous en dire plus à ce sujet, par rapport aux autres boîtiers que tu as pu tester dans ta vie de photographe ?

Juste après mon achat du dp2 Quattro, j’ai eu la possibilité de le mettre à l’épreuve sur deux projets en collaboration avec deux incroyables designers. Le premier avec la créatrice de textiles Karin Carlander, l’autre avec la styliste Eymele Burgaud. Les deux sont très exigeantes sur le tissus qu’elles utilisent car la matière première est décisive dans l’expression de leur travail. Elles m’ont demandé de photographier leurs créations. Alors qu’elles ne se connaissaient même pas, les mêmes commentaires sur les images revenaient toujours : leurs tissus avaient pris vie et présentaient un caractère tridimensionnel qu’elles n’avaient jamais pu obtenir auparavant en photo. Elles disaient toutes deux pouvoir quasiment toucher l’image pour sentir la qualité du tissus. Le capteur Foveon a fait des merveilles sur ce point précis avec un rendu 3D qui invite le spectateur à se plonger dans l’image.

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Adobe ne supportant pas les fichiers très spécifiques du Foveon, la rupture dans le workflow est souvent pointée du doigt par les photographes habitués à Lightroom et Photoshop. Est-ce un vrai problème selon vous ? En tant que pro, pouvez-vous nous parler de votre méthode de travail ?

Je ne pense pas que ce soit un défaut, mais ça ralentit effectivement le travail. Cependant, il ne s’agit ici que de s’adapter à un outil qui me permet d’obtenir exactement le résultat que je recherche : des fichiers de très haute qualité pour mes travaux persos ou des commandes professionnelles.

Je procède ainsi :

  • Je shoot en RAW + Jpeg
  • Les fichiers sont déposés ensemble dans le même répertoire de mon disque dur externe, ce qui me permet de visualiser la version jpg pour avoir un aperçu, si besoin.
  • J’importe ensuite les jpg dans Lightroom
  • Lightroom me permet de visionner les images et de leur attribuer une note, afin de déterminer lesquelles seront montrées au client où sélectionnées pour un travail perso
  • Les images qui sont conservées sont traitées rapidement (couleurs, filtres…) pour que j’ai une idée de leur rendu final
  • La sélection est effectuée, avec le client s’il s’agit d’un travail commissionné, et je note les numéros de chaque image
  • Je passe ensuite dans SIGMA Photo Pro pour exporter les RAW en TIF 16bits 300dpi et je les importe dans Lightroom pour leur apporter les mêmes modifications que sur le jpg

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Est-ce que tu utilises ton dp pour d’autres projets moins personnels, des travaux de commandes par exemple ? Comment est perçu le dp par tes clients ? Taki Bibelas nous disait que certains prenaient peur en le voyant arriver avec un aussi petit boîtier !

J’utilise en effet mon dp3 Quattro pour des commandes pro. Ça ne m’est jamais arrivé mais je peux totalement imaginer ce que décrit Taki. Les clients peuvent donner beaucoup d’argent pour ces travaux et ils s’attendent à voir arriver un photographe avec du matériel “Professionnel”, ou plus précisément du matériel qu’ils ne peuvent pas se payer et qu’ils ne sauraient pas utiliser. Un boîtier ne prends jamais de mauvaise image, ce sont les photographes qui les prennent !

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Revenons à vos images et à votre passion pour le bon café. Comment vous est venue l’idée de cette série ?

De plus en plus passionné par les les cafés grand crus, je me suis vite intéressé aux gens derrière. Ce qui m’anime en tant que photographe de portrait, c’est de découvrir les personnalités derrière un phénomène. Ici à Paris, le café traditionnel est devenu un symbole, une institution, depuis plus de trois cent ans. On ne peut pas imaginer quelque chose de plus représentatif, de plus intouchable que le petit noir. Pourtant, depuis un peu plus de dix ans, une alternative émerge et se fait une place dans ce paysage très figé du café parisien, dont certains se détachent pour installer une nouvelle culture du café. C’est quelque chose de très puissant. Je me suis demandé : qui sont ces acteurs ? Pourquoi vont-ils à contre courant de ce qui marche ? Quelles sont les difficultés qu’ils rencontrent pour proposer autre chose ? Les révolutionnaires de 1789 se réunissaient au premier café de Paris, le Procope, et désormais ce sont les activistes du café qui tentent de de renverser ce que le Procope a établit il y a trois siècles de cela ! Je me suis donc donné comme mission d’étudier le phénomène et de répondre à ces questions à travers un livre.

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En tant que connoisseur, qu’est-ce qui fait un bon café selon vous ?

Le café et la photographie ne sont pas si éloignés l’un de l’autre. Un bon café, comme une bonne photo, demande du temps et du savoir faire à chaque étape de sa conception. C’est la somme de toutes ces compétences, exécutées avec passion et toute conscience qui fait le bon café, depuis le cultivateur qui sélectionne les grains au barista qui va les peser et les moudre avec précision pour en extraire le jus. La première gorgée est semblable à la découverte d’une image et le voyage inoubliable qui en découle.

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Est-ce que ce goût pour le bon café est un phénomène également aux États-Unis ? Quelle ville tire son épingle du jeu dans cette révolution du café outre atlantique ?

En fait, le café spécialisé a démarré aux Etats-Unis, et par cette société au logo vert bien connu ! Ca s’est très vite développé en une chaîne pour perdre ce coté artisanal des débuts, dans une logique industrielle. La qualité s’est donc forcément diluée dans la production de masse. Les lieux spécialisés dans les cafés de qualité sont en général de petites tailles et indépendant pour maintenir un niveau de qualité et une démarche artisanale inhérente. De nouvelles capitales assez inattendues émergent, comme Tokyo, Seoul ou ici à Paris. Je ne pense pas que ce soit un hasard si ces villes présentent toutes un fort attachement à l’artisanat.

Quelle est ton adresse favorite à Paris ? Connais-tu d’autres coffee shops en France que tu aimerais conseiller à nos lecteurs ?

C’est difficile d’avoir un endroit préféré parce qu’ils ont tous leur personnalité, leur Barista et qu’il en arrive de nouveaux à tester chaque mois. Ce mouvement a gagné d’autres villes de France comme Nantes et le Suga Blue Café, Tamper Expresso Bar à Lille, le Café Bretelles à Strasbourg ou encore la Fiancée et La Boîte à café, respectivement à Toulouse et Lyon ou Black List à Bordeaux. Ce ne sont que quelques adresses et je suis sûr que d’ici la publication de cet article, de nombreux autres établissements auront émergé dans ces villes !

Avez-vous prévu de dédier un prochain ouvrage sur une autre ville européenne ?

Mon prochain ouvrage sera (encore) dédié à un produit de terroir artisanal qui demande beaucoup de savoir faire : le Lin, seule fibre textile végétale originaire du continent européen.

 

Merci à Jeff d’avoir partagé avec nous son amour du café et de la photo. Vous pouvez en apprendre plus sur son travail via son site internet, acheter son ouvrage aux éditions des nouveaux artisans ou bien même en discuter de vive voix avec lui autour d’un grand cru à Paris puisque, excellente nouvelle, nous venons d’apprendre que c’est à son tour d’ouvrir son propre établissement ! Fringe ouvrira très prochainement au 106, rue de Turenne, 75003 Paris, à deux pas de la Place de la République. Sans aucun doute un futur quartier général pour les photographes parisiens.


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